Scott Pilgrim donne des pouvoirs à un vegan et les lui retire dans la même séquence

Une tasse de café coupée à la crème suffit à désarmer un télépathe. Celui-là s’appelle Todd Ingram, et il attribue ses pouvoirs psychiques au seul fait qu’il ne consomme aucun produit animal. Deux policiers entrent par un trou ouvert dans le mur et lui reprennent tout, pour quelques centilitres de crème.

Le café, le half and half, l’arrestation

Le film s’appelle Scott Pilgrim vs. the World, réalisé par Edgar Wright et sorti en salles en août 2010. Son héros doit vaincre les sept ex de la fille dont il est amoureux ; le troisième s’appelle Todd Ingram, joué par Brandon Routh, bassiste du groupe The Clash at Demonhead. Scott ne peut pas le battre de face. Il lui tend une tasse en annonçant un café au lait de soja. Todd lit dans son esprit, y voit que de la crème a été versée dans l’une des deux tasses et fait venir à lui celle qu’il croit sûre. C’est l’inverse : Scott a gardé le soja pour lui et s’est concentré très fort sur la mauvaise tasse. Todd boit la crème.

Deux agents apparaissent aussitôt. Ils annoncent une infraction à la véganité, code numéro 827, absorption de half and half. Todd proteste : c’est sa première faute, il a droit à trois avertissements. Les agents sortent le relevé. Le 1er février à 0 h 27, un gelato, qui contient du lait et des œufs. Le 4 avril à 19 h 30, une assiette de poulet parmesan. Le café fait le troisième manquement. Ils le privent de ses pouvoirs sur place, et Scott n’a plus qu’à finir le travail.

Le gag existe d’abord dans la bande dessinée de Bryan Lee O’Malley

Les albums d'une série de bande dessinée alignés par numéro sur une étagère
Les albums d’une même série de bande dessinée, alignés par numéro du n° 1 au n° 56. Photo Père Igor, via Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0.

Le film est une adaptation. La série dessinée de Bryan Lee O’Malley compte six tomes, publiés chez Oni Press entre août 2004 et juillet 2010, en petit format et en noir et blanc. Todd Ingram entre dans l’histoire à la fin du deuxième tome, paru le 15 juin 2005, et la police végane arrive au tome suivant, Scott Pilgrim & the Infinite Sadness, publié le 24 mai 2006. La différence entre les deux versions tient à qui déclenche l’arrestation : sur le papier, Todd est rattrapé parce qu’il triche depuis le début, alors qu’à l’écran c’est Scott qui pose lui-même le piège.

Le dessin d’abord, l’écran ensuite. Walking Dead paraît en comic chez Image en octobre 2003, sept ans avant la série télévisée. Batman : The Killing Joke date de 1988, son adaptation en film d’animation de 2016. La chronologie se répète série par série parmi les bandes dessinées américaines répertoriées par Geek Planet, et c’est l’écran qu’on retient.

Pourquoi la blague fonctionnait en 2010

La séquence repose sur deux savoirs que le public doit posséder avant que la blague ne tombe. Il faut savoir que le half and half est un mélange de lait et de crème, et entendre que le gelato de Todd contenait du lait et des œufs. Sans ces deux informations, il ne reste à l’écran qu’un homme qui boit un café et deux policiers qui crient. Le lait et l’œuf devaient être nommés dans la liste des ingrédients en Europe depuis novembre 2005, aux États-Unis depuis janvier 2006. Ils étaient écrits, ils n’étaient pas mis en avant.

La bande-annonce officielle du film, mise en ligne par Universal Pictures.

Ce qui reste de la séquence

La blague a besoin d’une chose pour tenir : que le véganisme soit une identité, avec un seuil d’entrée et une autorité capable de vous en exclure. Le code numéro 827, le relevé horodaté à la minute, les trois avertissements : tout l’appareil transforme une façon de manger en titre qu’on peut perdre. C’est cette supposition qui a le plus vieilli, et pas pour des raisons morales. Ce que Todd ignorait est aujourd’hui mis en évidence dans la liste des ingrédients.

Reste l’autre moitié du gag, qui n’a pas bougé. Todd ne perd pas ses pouvoirs parce qu’il est végane. Il les perd parce qu’il ne l’est pas. On lui fait franchir la règle qu’il ne suit pas, la règle le rattrape, le pouvoir tombe. Le véganisme y sert de moteur, pas de cible.